Ye Xingqian : le souffle contemporain de l'Orient intérieur
- favierannecatherin
- 13 juin
- 5 min de lecture
Cette série L'Orient intérieur m'a permis d'explorer l'œuvre d'artistes qui entretiennent avec la peinture un rapport singulier au vide, à la lumière, au silence et au souffle.
Avec Zao Wu-Ki, nous avons exploré des espaces où le vide devient présence.
Avec Chu Teh-Chun, nous avons suivi des éclats de lumière qui semblaient naître de la toile elle-même.
Avec Lee Ufan, nous avons appris à écouter le silence et à percevoir ce qui existe entre les choses plutôt que les choses elles-mêmes.
D'un artiste à l'autre, j'ai retrouvé cette même recherche : faire apparaître ce qui ne se voit pas immédiatement, donner une forme au souffle, à la lumière, au vide ou au silence.
Comment cet héritage continue-t-il à vivre aujourd'hui ? C'est cette interrogation qui m'a conduite vers l'œuvre de Ye Xingqian.
J'ai découvert son travail au musée Guimet. Avant même de connaître son parcours, j'ai été sensible à la liberté de son geste, à la circulation de la couleur et à cette présence silencieuse qui émane de ses œuvres.
Né à Wenzhou en 1963 et installé en France depuis les années 1980, il appartient à une génération qui a grandi entre plusieurs horizons culturels sans les vivre comme un déchirement. Chez lui, il n'est plus question de choisir entre deux mondes : la rencontre a déjà eu lieu. Elle nourrit naturellement son regard et son travail.
Sa peinture reflète cette liberté. Elle explore les échanges, les circulations et les résonances entre différentes traditions, sans chercher à les opposer. Chaque œuvre devient un espace où les influences se croisent et se réinventent.
La mémoire du geste
Avant même de peindre, Ye Xingqian pratique la calligraphie.
Né dans un milieu où l'écriture et la peinture occupent une place importante, il est initié très tôt à la calligraphie. Comme chez beaucoup d'artistes chinois, le geste précède l'image. La pensée passe d'abord par la main.
Lorsqu'il découvre la peinture occidentale, Ye Xingqian ne tourne pas le dos à cet apprentissage. Il l'intègre à son propre langage.
Aujourd'hui encore, cette formation traverse son travail. Les grands traits noirs dans ses tableaux gardent la force du geste calligraphique : son énergie, son rythme et son souffle.
On ne regarde pas seulement une forme. On perçoit encore la trace du mouvement qui l'a produite.
L'encre et la couleur
L'une des singularités de Ye Xingqian réside dans sa capacité à faire coexister deux logiques picturales souvent considérées comme opposées.
D'un côté, l'encre ou le noir. Ils structurent l'espace, créent des tensions, dessinent des axes. Leur présence rappelle parfois des branches, des rochers, des écritures anciennes ou des architectures imaginaires.
De l'autre, la couleur.
Là où la tradition lettrée chinoise privilégie souvent une économie chromatique, Ye Xingqian déploie des bleus lumineux, des verts transparents, des rouges vibrants ou des jaunes solaires. La couleur circule librement. Elle envahit certains espaces, se retire ailleurs, se diffuse en nappes légères ou en éclats plus intenses.
Pourtant, rien ne semble opposer ces deux dimensions.
Le noir ne domine pas la couleur. La couleur ne dissout pas le noir.
L'équilibre est subtil. Chaque élément semble nécessaire à l'autre. La structure accueille la lumière ; la lumière révèle la structure.
Cette double culture nourrit son travail.
L'intelligence de la coulure
Dans l'œuvre de Ye Xingqian, la coulure occupe une place particulière.
La peinture descend, s'étire, suit la gravité. Des lignes verticales traversent parfois la toile comme une pluie silencieuse. Elles prolongent le geste initial et donnent à l'image une impression de mouvement continu.
Ces coulures portent une énergie, un rythme, une part d'imprévu que l'artiste accueille au lieu de chercher à l'effacer.
Ye Xingqian engage le geste, puis laisse la matière poursuivre son propre chemin. Une partie du résultat naît ainsi de la rencontre entre l'intention du peintre et le comportement de l'encre ou de la couleur.
Cette relation me touche particulièrement. Dans mon propre travail, les coulures jouent un rôle comparable. Je ne les considère pas comme des accidents mais comme des partenaires. Elles introduisent dans la peinture une dimension que le geste seul ne produit pas. Elles déplacent le projet initial, ouvrent des possibilités inattendues et participent à l'élaboration de l'image.
Chez Ye Xingqian, comme dans ma pratique, la peinture ne procède pas uniquement d'une volonté qui s'impose à la matière. Elle se construit dans un échange où pigments, eau, huile, support et temps prennent eux aussi part au processus.
La part du regard :
Des évocations de paysages, de montagnes, d'arbres ou d'oiseaux traversent parfois la toile sans jamais s'y fixer. Les formes se dispersent dans les transparences et les éclats colorés.
Chez Ye Xingqian, la peinture avance ainsi entre présence et effacement. Elle suggère plus qu'elle ne décrit et laisse au regard la liberté de poursuivre ce qu'il croit avoir aperçu.
Les maîtres chinois accordaient une place essentielle à cette ouverture. L'œuvre n'avait pas pour vocation de reproduire le réel mais d'en transmettre l'esprit.
Les tableaux de Ye Xingqian ne montrent pas un lieu précis. Ils ouvrent un espace sensible où chacun construit sa propre traversée de l'image.
Dans mes peintures, des paysages aux résonances cosmiques affleurent eux aussi sans se fixer entièrement. Des formes émergent, se rapprochent parfois du visible, puis reprennent leur mouvement. Elles se transforment au fil du regard, comme des nuages dont les contours ne cessent de se recomposer.
C'est peut-être là que je me sens proche de la peinture de Ye Xingqian : dans cette confiance accordée à l'image lorsqu'elle demeure ouverte, mouvante, toujours en train de devenir.
J'y cherche moins des lieux que des espaces en formation, traversés par le mouvement et les métamorphoses de la matière.
Chez Ye Xingqian, cette mobilité participe pleinement à la vitalité de l'œuvre. Le regard n'est pas invité à contempler une forme achevée mais à accompagner une transformation.
Le souffle du présent
Chez Ye Xingqian, le présent s’affirme sans rompre avec ce qui l’a précédé.
Sa peinture ne cherche ni à préserver une tradition intacte ni à effacer ses origines au nom de la modernité. Elle montre qu’un héritage peut rester vivant parce qu’il se transforme.
Le trait venu de la calligraphie continue de respirer dans ses œuvres, tout en rencontrant d’autres rythmes, d’autres couleurs, d’autres espaces. Les gestes hérités de l’encre dialoguent avec une palette lumineuse et une liberté de composition qui appartiennent pleinement à notre époque.
Cette circulation donne à sa peinture une énergie particulière. Rien n’y paraît nostalgique, rien n’y semble figé. Tout s’y déplace.
Ses tableaux regardent vers l'avenir tout en restant reliés à leurs racines.
Chercher le souffle
En terminant cette série L’Orient intérieur avec Ye Xingqian, ce qui relie les artistes rencontrés au fil du parcours apparaît plus clairement.
Ni une origine géographique commune.Ni une école. Mais une même attention au souffle.
Chez Zao Wu-Ki, le souffle devient espace. Chez Chu Teh-Chun, il devient lumière. Chez Lee Ufan, il devient silence. Chez Ye Xingqian, il devient mouvement.
Peut-être est-ce cela que l’on cherche devant une peinture abstraite : une présence qui traverse la surface des formes et des couleurs.
Devant les œuvres de Ye Xingqian, l’interprétation s’efface au profit de l’expérience.
Le regard suit une coulure, un trait d’encre, une transparence colorée.
Il entre dans le rythme du tableau, jusqu’à rejoindre ce souffle discret qui anime la matière.
C'est peut-être là que réside la force de cette peinture : nous rendre attentifs à ce qui continue de circuler sous la surface des choses.
Détail d'une de mes toiles : "Souffle du silence"
Lien vers Linkedin : linkedin.com/in/anne-catherine-favier-75aa04396




Commentaires