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Chu-Teh-Chun

  • favierannecatherin
  • 23 avr.
  • 6 min de lecture

 

On entre dans une toile de Chu Teh-Chun comme dans une grotte de lumière.

D’abord, il y a l’éblouissement. Puis, peu à peu, l’œil s’habitue. Et ce qui semblait chaos devient espace. Ce qui semblait matière devient souffle.

Si Zao Wou-Ki est vent et tempête, Chu Teh-Chun est eau et  brume.

Les deux peintres étaient amis. Ils ont partagé la même formation à Hangzhou, le même exil à Paris, la même nécessité de rompre. Ils sont les deux piliers de ce pont invisible entre la Chine et l’Occident. Mais là où Zao Wou-Ki cherche l’origine du monde dans la déflagration, Chu Teh-Chun cherche l’équilibre. Il cherche la clarté.

Dans ce troisième volet de L’Orient de l’abstraction, je vous invite à entrer dans l’univers de celui que l’on a appelé le “magicien de la couleur”. Un peintre essentiel pour comprendre que l’abstraction n’est pas une rupture avec la nature.

Chez lui, peindre une montagne, ce n’est pas en dessiner les contours. C’est en restituer le souffle.


Le choc : la liberté


Lorsque Chu Teh-Chun arrive à Paris en 1955, il est déjà un peintre accompli. Sa culture est immense. Il peint encore des paysages, influencés par Cézanne, avec une attention rigoureuse à la structure.

Mais quelque chose résiste. Il lui manque un passage.

Ce passage va s’ouvrir brutalement, presque violemment, lors d’une rétrospective de Nicolas de Staël.

Face à ces toiles, il reçoit un choc. Il ne voit plus des objets.Il voit des masses, des tensions, des blocs de couleur qui vibrent entre eux.

Et surtout, il comprend une chose fondamentale :

Chu Teh-Chun abandonne progressivement la figuration. Non pas par rejet, mais par nécessité intérieure. Il ne renonce pas au paysage : il le déplace.

Il passe du visible au sensible. Du regard à l’expérience.


Le Shanshui : peindre ce qui demeure


Pour entrer réellement dans son œuvre, il faut comprendre une notion essentielle de la pensée chinoise : le Shanshui : “Montagne et Eau”.

En Occident, le paysage est souvent une vue. Un point de fuite. Une fenêtre ouverte sur un lieu.

En Chine, le paysage est une traversée.

Le peintre ne copie pas la montagne. Il la vit. Il la porte. Puis, plus tard, il la restitue.

Ce qu’il peint, ce n’est pas un lieu. C’est une mémoire habitée.

Chu Teh-Chun reste fidèle à cette tradition, mais il la fait basculer dans l’abstraction. Ses toiles ne décrivent rien, et tout y est.

Regardez longtemps.

Vous verrez apparaître :

  • une ligne d’horizon qui n’en est pas une

  • une chute d’eau suggérée

  • une percée de lumière comme une vallée

  • une densité qui évoque la roche

Rien n’est fixé. Tout est en devenir.

C’est cela, sa force : créer un espace qui ne se donne jamais totalement, et  qui ne cesse de s’ouvrir.

Quand je regarde ses toiles, je ne vois pas un paysage. Je ressens une présence.

Et c’est exactement ce que je cherche dans ma propre peinture : non pas reproduire, mais restituer une atmosphère intérieure.

La lumière : une architecture du surgissement

Ce qui frappe immédiatement, c’est la lumière.

Il faut aussitôt se défaire d’un réflexe : celui de chercher son origine. Où est le soleil ? Où est la source ? D’où vient-elle ? Ces questions, chez Chu Teh-Chun, deviennent sans objet. Car cette lumière n’est pas un phénomène à représenter. Elle n’est pas située. Elle n’éclaire pas un monde préexistant.

Elle est le monde. Ou plutôt : elle advient avec lui.

Chu Teh-Chun ne peint pas la lumière. Il la construit.

Et c’est ici que le rapprochement avec l’architecture prend tout son sens. Non pas une architecture de murs et de lignes droites, mais une architecture intérieure, presque organique, faite de tensions, de respirations, de percées. Une architecture du surgissement.

Il commence souvent dans la profondeur. Des fonds sombres,  bruns enfouis, bleus nocturnes, noirs vibrants , qui ne sont pas des vides mais des matrices. Des espaces déjà chargés, déjà vivants, mais retenus. Comme si la toile, avant même le premier geste visible, contenait en elle une réserve de lumière encore captive.

Alors le travail commence. Par couches. Par passages. Par hésitations aussi.

Glacis après glacis, la peinture se dépose, se retire, revient. La transparence joue contre l’opacité. Certaines zones sont absorbées, d’autres s’ouvrent. Ce n’est pas une progression linéaire : c’est une élaboration, au sens presque géologique du terme. La lumière n’est pas posée, elle est dégagée.

Et c’est là que tout bascule.

Car la lumière, chez lui, ne recouvre jamais l’ombre. Elle ne vient pas après. Elle ne corrige pas. Elle ne sauve pas. Elle naît de l’ombre. Comme si l’obscurité contenait déjà, en germe, la possibilité de son propre éclatement. Comme si le sombre n’était pas l’opposé de la clarté, mais sa condition.

Une naissance. Regarder un tableau de Chu Teh-Chun, c’est assister à cet instant instable où quelque chose apparaît sans jamais se fixer complètement. La lumière n’est pas stable : elle pulse, elle se fragmente, elle se recompose. Elle ouvre des espaces qui ne sont jamais entièrement définis, des profondeurs, des élévations, des failles.

On pourrait presque parler de « plans », comme en architecture.

Il y a des axes, des tensions, des équilibres, des zones de concentration, presque comme des noyaux lumineux, autour desquels tout s’organise. Et puis des zones de diffusion, où la lumière se dissout, se disperse, se perd.

L’œil circule sans jamais trouver un point d’arrêt définitif. C’est une architecture sans façade.

Ou plutôt : une architecture qui se déploie dans le regard même.

Et peut-être est-ce là l’essentiel.

Car cette lumière construite ne se donne pas immédiatement. Elle demande du temps. Elle exige une disponibilité. Elle suppose que le regard accepte de ne pas maîtriser, de ne pas identifier trop vite. Alors, peu à peu, quelque chose s’ouvre.

Une profondeur. Un espace intérieur.

Il y a, dans cette manière de faire surgir la lumière, une proximité troublante avec certaines pensées extrême-orientales, notamment dans le rapport entre le vide et le plein, entre l’effacement et l’apparition. Sans jamais illustrer quoi que ce soit, Chu Teh-Chun semble retrouver, par la peinture, une forme d’évidence : ce qui apparaît n’est jamais séparé de ce qui se retire.

La lumière ne triomphe pas. Elle advient. Fragile, traversée, toujours en train de se faire.

Et c’est peut-être pour cela qu’elle nous touche autant : parce qu’elle ne s’impose pas comme une évidence extérieure, mais comme une construction lente, presque secrète, quelque chose qui, en nous regardant, nous engage à notre tour à laisser émerger notre propre lumière.


Le geste : une écriture vivante


La structure de ses toiles provient de la calligraphie.

Même dans ses œuvres les plus abstraites, Chu Teh-Chun reste un calligraphe. Son geste est précis, incarné, nécessaire. Il ne trace pas des lignes : il inscrit des forces.

Au cœur de ses toiles, on perçoit souvent un réseau de traits plus sombres, nerveux, tranchants. Ce sont les “os” de la peinture Ils organisent l’espace, créent des tensions, donnent un rythme.

C’est là que se joue une tension fascinante :la rencontre entre la vitesse du geste et la lenteur de la matière.

L’encre exige l’instant. L’huile impose la durée.

Chu Teh-Chun réussit à réunir les deux. Il peint à l’huile comme on respire à l’encre.

Son geste est rapide, engagé, parfois violent. Il projette, gratte, superpose, efface. Il ne remplit pas une forme : il la fait naître.

On pourrait rapprocher cette énergie de l’Action Painting américain. Là où certains cherchaient la transe, Chu Teh-Chun cherche l’accord.

Chaque trait doit être juste. Chaque geste doit être vivant.


La neige : le silence atteint


Il y a un moment dans son œuvre où tout s’apaise.

Un moment de suspension. C’est la série des “Neiges”.

Après avoir traversé les Alpes, frappé par la violence et la pureté d’une tempête, Chu Teh-Chun entreprend une série de toiles dominées par le blanc.

Ce blanc est constitué d’une multitude de touches, de projections, de particules. Ce sont des flocons, bien sûr. Mais aussi autre chose.

De la lumière en suspension. Du temps qui ralentit. Du silence qui prend forme.

Ces œuvres sont d’une puissance rare.

Elles réussissent une chose presque impossible : exprimer l’intensité à travers le calme.

On y ressent le froid. On y ressent l’espace. On y ressent une paix presque physique.

C’est peut-être là que son art atteint une forme d’épure absolue.


Une peinture pour habiter


En 1997, Chu Teh-Chun entre à l’Académie des Beaux-Arts.

Ce qui symbolise une réconciliation.

Il n’y a pas deux peintures.Il n’y a pas deux mondes.

Il y a une seule langue : celle de l’émotion.

Chu Teh-Chun n’a pas fusionné l’Orient et l’Occident. Il les a traversés.

Et dans cette traversée, il a créé un espace nouveau.

Un lieu où l’on peut entrer

Un lieu où l’on peut se perdre

Un lieu où la lumière n’éblouit pas, mais éclaire.


Je crois qu’il faut y entrer dans une toile de Chu Teh Chun.

S’approcher.Ralentir.Laisser le regard se déposer.

A un moment, quelque chose bascule.

Dans cet échange silencieux, quelque chose s’ouvre. Un espace intérieur.


Si la peinture a un rôle aujourd’hui, c’est peut-être celui-ci :

Nous rappeler que la lumière existe et que nous pouvons, parfois, la laisser entrer.


 

 
 
 

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