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Sam Francis et l'esthétique du vide : quand l'abstraction américaine rencontre le "Ma" japonais

Dernière mise à jour : 15 avr.


Certains artistes ouvrent un espace, espace de respiration, de silence, de suspension.

Après avoir exploré dans mon précédent article, la profondeur vibratoire de Zao Wou-Ki, je souhaite poursuivre ce chemin vers l’Orient, ou plutôt vers un Orient intérieur , en évoquant Sam Francis.

L’abstractions américaine est souvent dans la gestuelle, elle a de l’amplitude.Sam Francis rejoint une pensée essentielle de l’esthétique japonaise : le Ma.

 

Le « Ma »n’est pas simplement le vide. Il est l’intervalle, la pause, le souffle entre deux formes, deux sons, deux gestes. Il n’est pas absence, mais présence silencieuse. Et c’est dans cet espace que la peinture de Sam Francis trouve sa respiration.


La peur du vide 


En histoire de l’art, on parle de « horror vacui », la peur du vide. Pendant longtemps, la peinture occidentale a cherché à tout occuper. La toile se construit, se remplit, parfois jusqu’à saturation. Le blanc y apparaît comme un manque, presque comme un oubli.

Au XXe siècle, Sam Francis déplace ce regard. Face à la toile blanche, il ne cherche pas à la couvrir entièrement. Il choisit de laisser le blanc vivre. Dès lors, il n’est plus un fond, mais une lumière, un espace, une présence au cœur de la peinture.


De l’expansion à l’ouverture


Sam Francis naît en 1923 en Californie. Son parcours bascule après un accident d’avion durant la Seconde Guerre mondiale, il a 20 ans. Il est pilote dans l'US Air Force

Lors d'un vol d'entraînement, son avion s'écrase dans le désert.

Il survit, mais sa colonne vertébrale est brisée. Il développe une tuberculose osseuse qui le cloue au lit d'hôpital pendant près de trois ans. Trois ans à 20 ans !

 Être ficelé dans un corset de plâtre, incapable de bouger, le regard vissé au plafond.

Durant ces milliers d'heures d'immobilité forcée, Sam Francis n'a qu'une seule chose à

Regarder : la lumière qui change sur le plafond blanc de sa chambre, et le carré de ciel bleu par la fenêtre. Il fait l'expérience physique de l'infini. Il découvre que l'espace n'est pas vide. L'espace est saturé de lumière. Il voit des taches de couleurs flotter dans ses yeux à force de fixer la clarté.

C'est là, dans cette douleur et cette contemplation forcée, que sa peinture est née. Il

commence à peindre allongé, pour survivre mentalement. Et logiquement, il ne peint pas

des scènes de genre ou des objets. Il peint ce qu'il voit : de la lumière pure, des cellules qui flottent, des espaces immenses. Il dira plus tard : "La peinture est une manière d'entrer et de sortir de soi. C'est une thérapie de l'âme. »

Sa peinture gardera toujours cette qualité aérienne, cette mémoire du ciel vu d'un lit d'hôpital. Elle est une peinture de résurrection.

 

Paris et l'anti-Pollock

 

À la fin des années 40, une fois rétabli (bien que souffrant toute sa vie), il part pour Paris.

C'est une étape cruciale. À cette époque, New York est dominée par l'Expressionnisme

Abstrait de Jackson Pollock ou de Willem de Kooning. C'est la peinture du geste violent, de la matière épaisse, du "All-Over" (remplir toute la toile).

Sam Francis prend le contre-pied. Il est californien, imprégné par la lumière du Pacifique, et il tombe amoureux de la lumière douce de l'Ile-de-France. Il s'imprègne de Claude Monet. Il passe des heures devant les Nymphéas à l'Orangerie. Ce qu’il aime chez Monet, c’est la couleur libre et l’espace ouvert dans la peinture.Et aussi la forme qui se dissout : l’eau n’a pas de forme, elle est reflet.

Alors que ses compatriotes américains cherchent l'impact et la violence, Sam Francis

cherche la fluidité et la transparence. Il dilue sa peinture. Il travaille par "tachisme".

Il laisse la couleur couler, se superposer en voiles légers. Il commence à aérer sa toile. Il n'agresse pas le support, il le caresse. C'est à ce moment-là qu'il commence à être perçu comme le plus "français" des peintres américains, ou le plus "oriental"

, bien avant son voyage au Japon.

 

La révélation du "Ma" : l'espace habité

 

Le véritable tournant philosophique de son œuvre se produit lors de sa découverte du

Japon. Sam Francis y voyage, y vit, s'y marie. Il entre en résonance totale avec la culture

zen. Il y découvre un concept qui n'a pas d'équivalent exact en Occident : le Ma (l'intervalle, l’espace, le vide). En Occident, l'espace entre deux objets est considéré comme "rien". Au Japon, le "Ma" est un lien. C'est un espace habité, chargé de tension et d'énergie. C'est le silence entre deux notes de musique qui donne son rythme à la mélodie. C'est le blanc de la page qui donne son sens au poème calligraphié.

 

Sam Francis comprend alors intellectuellement ce qu'il avait ressenti physiquement dans son lit d'hôpital : le Blanc est une force. Il va radicaliser sa peinture. Il crée ses fameuses Edge Paintings (Peintures de bords) ou les Blue Balls. Audace inouïe pour un peintre occidental : il vide le centre. Il repousse la couleur sur les marges, sur les

côtés. Il laisse le cœur de la toile immaculé, vierge, éblouissant. Le spectateur occidental est dérouté : "Mais, il n'a rien peint !". Si. Il a peint l'essentiel. Il a peint la circulation de l'énergie. Il a peint une fenêtre ouverte.

En repoussant la matière sur les bords, il crée une tension formidable. Le vide central n'est pas inerte, il est tenu par les couleurs qui l'entourent. Il vibre. Il est comme la clairière au milieu de la forêt : c'est là que la lumière tombe.

 

 

Le courage de ne pas peindre

 

Il pratiquait une forme de Wu Wei (Non-Agir). Sa technique le prouve. Il ne forçait pas la

peinture. Il utilisait l'acrylique ou l'huile très diluée, et il laissait la gravité travailler. Il inclinait la toile, laissait éclater des cellules colorées. Il n'était pas dans la domination de la matière, mais dans l'accompagnement.

 

C’est une leçon que j’essaie d’appliquer chaque jour dans mon atelier, quand je travaille mes « Vides Médians ». Comment faire pour que l’espace soit une respiration, un souffle ?

 La réponse est simple : la lumière.

Dans mes toiles, je cherche à ce que chaque espace devienne un intervalle, un silence, un souffle suspendu. Ce n’est pas l’absence, mais la présence du non-peint, un moment où la couleur et la lumière peuvent se révéler d’elles-mêmes. C’est un équilibre fragile.

Je laisse alors la matière faire son chemin, comme  Sam Francis le faisait. L’huile s’écoule, se mêle, se dilue. Je guide sans forcer, j’accompagne sans dominer. Chaque coulée, chaque éclat de pigment est un dialogue avec la toile, avec l’espace. Et c’est dans ce silence, dans ce vivant, que la peinture trouve sa respiration.

 

L’archipel de la couleur


Une toile de Sam Francis, surtout dans les années 60-70, ressemble souvent à un archipel vu du ciel. Le blanc n’est pas un simple fond : il est l’océan, vaste, infini, respirant entre les formes. Les taches de couleur, bleu cobalt, rouge vermillon, jaune citron, violet, sont des îles, des continents flottant sur cette mer silencieuse.

Cette image révèle le lien subtil entre Orient et Occident. Dans la pensée occidentale, on se concentre sur la terre ferme, sur le solide, le tangible. L’océan n’est que séparation. Chez Francis, comme dans la pensée orientale, le vide est ce qui relie, ce qui unit. Il n’est pas absence, mais présence silencieuse, souffle et espace.

Les couleurs, isolées par le blanc, ne se mélangent pas en boue ; elles brillent, comme des joyaux. Un bleu posé sur un fond blanc intense chante plus fort qu’un bleu posé à côté d’un vert. Le blanc fait vibrer la couleur. C’est là la source de la joie qui émane de ses œuvres : une peinture pleine d’énergie vitale, de lumière.

Chaque toile devient un paysage où l’œil peut voyager, flotter, suspendu entre îles et océan. Le blanc offre le temps de la pause, de la respiration, et c’est dans cet espace que la couleur trouve sa liberté. L’archipel n’existe que grâce à l’océan ; de même, sa peinture ne vit que grâce à ce vide habité, à ce souffle qui relie tout.


L’homme qui a ouvert les fenêtres


Pourquoi Sam Francis est-il si important pour nous aujourd’hui ? Parce qu’il a ouvert des fenêtres sur le souffle, sur l’espace.

Pour les collectionneurs asiatiques, Sam Francis est souvent le peintre occidental le plus « lisible », le plus proche. Ils reconnaissent en lui cette humilité face à l’espace, cette maîtrise du geste liquide. Pour nous, il est un maître du souffle.

Dans un monde saturé d’images, d’informations, de bruits, où nos écrans débordent, regarder un Sam Francis est un nettoyage mental. Il nous offre du luxe. Le vrai luxe :

L’espace et le vide.

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